Green Motion en prise directe avec les voitures électriques

Green Motion SA, fabricant suisse de bornes de recharge pour les véhicules électriques, fête cette année ses dix ans d’existence et le moins qu’on puisse dire est qu’elle a le vent en poupe.


Green Motion SA, fabricant suisse de bornes de recharge pour les véhicules électriques, fête cette année ses dix ans d’existence et le moins qu’on puisse dire est qu’elle a le vent en poupe. L’entreprise compte quelque 3000 bornes installées en Suisse, dont un millier publiques. La PME vaudoise s’étend résolument hors des frontières helvétiques. Elle est très sollicitée depuis la Chine jusqu’aux États-Unis notamment. François Randin, CEO et fondateur de cette société qui emploie actuellement 45 personnes au Mont-sur-Lausanne, était l’invité du déjeuner-débat de février organisé par Economie Région Lausanne. Il représente une parfaite illustration de l’entrepreneur qui a développé et perfectionné une technologie puis un produit en totale adéquation avec un marché en pleine croissance.

Green Motion a été fondée en janvier 2009 à Bussigny, sous la forme d’une start-up occupant quatre personnes. Dix ans plus tard, devenue scale-up, elle connaît une croissance exponentielle. Installée au Mont-sur-Lausanne sur plus de 1300 m2 depuis 2017, elle occupe actuellement 45 personnes et compte une dizaine de postes ouverts. Le recrutement, tant pour son développement à l’interne qu’à l’international, est devenu l’une de ses problématiques principales en raison de la forte concurrence en matière d’emploi découlant de la présence de grandes multinationales au niveau des salaires.

CEO et fondateur de l’entreprise vaudoise, François Randin souligne que la production est pratiquement entièrement réalisée en Suisse. L’électronique est produite dans une entreprise à Soleure, la tôle dans un atelier à Châtel-Saint-Denis et à Romanel-sur-Morges. Les câbles viennent de Brugg, les composants de Morat. Seuls les connecteurs sont fabriqués à l’étranger. Enfin, l’assemblage est réalisé par les gens de Polyval, entreprise sociale à vocation industrielle, ce qui permet une flexibilité appréciable en cas de souhait particulier d’un client. L’entreprise compte actuellement quelque 3000 bornes en Suisse, et une trentaine sont installées chaque semaine. Avec 10 millions de francs de chiffre d’affaires en 2018, Green Motion s’est trouvée pour la première fois en break-even l’an dernier, c’est-à-dire en situation où les charges sont entièrement compensées par les revenus, lorsque l’entreprise devient rentable.

Bien que très présente sur le marché suisse où elle occupe une position de leader, Green Motion a fait le constat que la plupart de ses installations ont été placées dans des entreprises ou des institutions à disposition de leurs collaborateurs ou chez des particuliers. Désireuse de développer aussi ses services par la présence de bornes publiques, la société a adopté à cette fin un nouveau modèle d’affaires. François Randin : « Si la borne est publique, nous proposons aux communes de prendre tous les travaux d’installation à notre charge, ce qui représente entre 10 000 et 20 000 francs. Ensuite, nous achetons l’énergie et la revendons aux utilisateurs. Cela nous met dans une situation confortable à long terme en nous protégeant des effets d’une éventuelle saturation du nombre de bornes. »

L’ÉLECTROCHOC DE 2008

François Randin, informaticien lausannois âgé de 37 ans, aime à raconter que Green Motion, comme toutes les grandes aventures industrielles, résulte d’une vision. Celle-ci est apparue en été 2008, lorsque le prix du litre d’essence avait franchi la barre des 2 francs. Le jeune homme délaisse alors sa voiture gourmande en carburant pour en acquérir une à motorisation hybride. Il l’apprécie modérément, mais il réalise surtout que la renaissance des voitures électriques apparaît inéluctable, tant pour des raisons de coût, d’écologie que de progrès technologique qui les rendent enfin pratiques à l’usage.

Il faut savoir en effet que la voiture électrique en soi est apparue quasiment simultanément avec les véhicules à moteur thermique, il y a plus d’un siècle. Sa diffusion est cependant restée plus que confidentielle, en raison de problèmes de stockage de l’énergie. Il a fallu attendre le milieu des années 2000 pour voir apparaître des batteries sans effet mémoire. Ce handicap exigeait jusqu’alors d’attendre leur complète décharge avant de les recharger, sous peine d’une diminution de la quantité d’énergie qu’elles pouvaient restituer. Avec une voiture, cela revenait à rouler jusqu’à ce que la batterie soit plate, avec les risques que cela représente sur la route.

C’est ainsi qu’en 2008, les constructeurs japonais lançaient des voitures disposant de batteries de nouvelle génération. Leur prix était encore très élevé, d’environ 1000 dollars le kWh pour l’acheteur final. Sur une petite citadine disposant de 150 km d’autonomie, cela représentait un coût de 15 000 à 20 000 francs. L’industrialisation a rapidement permis d’arriver à 350 dollars le kWh et on en sera bientôt à 100 dollars. L’expansion du marché des véhicules électriques était cette fois-ci lancée pour de bon. Seul bémol : les constructeurs de voitures n’ont pas investi le secteur des bornes de recharge, pas plus qu’avant eux cela n’avait été fait avec les stations d’essence.

MARCHÉS À SAISIR

Une évidence s’imposait à qui saurait la saisir. « Il fallait un réseau de recharge, or mon étude de marché réalisée en 2008 m’a montré que les constructeurs n’allaient pas construire des bornes, se souvient François Randin. J’ai alors conçu un logiciel pratiquement à partir de rien. Puis je suis allé voir l’École d’ingénieurs d’Yverdon pour leur demander de me faire un prototype. J’ai montré ce prototype à l’EPFL. Je ne remercierai jamais assez cette grande école car elle a été la première à oser installer ces bornes sur le campus. »

Pour passer du stade de l’évaluation à la production, il fallait de l’argent. L’investissement du fondateur est épuisé en quelques années. Green Motion tient le coup ensuite grâce au soutien de l’État de Vaud, des récompenses à des concours de start-up, ainsi que des apports de divers contributeurs qui croient en elle. C’est alors que l’entreprise est approchée par une famille d’industriels allemands qui lui propose une participation minoritaire de 4 millions d’euros. « Il s’agit de gens qui ont une vision à très long terme, explique François Randin. Ils sont d’ailleurs toujours actionnaires. Grâce à cet argent, nous avons pu engager du personnel et faire ce que peu de start-up d’ici font, c’est-à-dire passer la Sarine pour aller en Suisse alémanique. »

L’INTERNATIONAL POUR GRANDIR

Fin 2015, le ciel tombe littéralement sur la tête de Green Motion, mais pas au sens où on l’entend habituellement. L’entreprise est approchée par les Chinois, probablement à la suite d’une annonce du gouvernement de l’Empire du Milieu qui donne jusqu’en 2020 à ses grands groupes industriels pour développer de quoi alimenter 5 millions de voitures électriques. Une délégation chinoise débarque ainsi quelques jours plus tard, constate la présence de nombreuses bornes de recharge à travers la région. La Suisse, avec ses marques prestigieuses, la qualité de ses productions, ses grandes institutions et ses villes principales joue ici un véritable rôle de show-room pour les visiteurs étrangers. Un accord est conclu contre le paiement d’avance de 12 millions, puis de 10 millions pour un transfert technologique en deux ans.

Présent dans les salons les plus prestigieux à travers le monde, dont chaque année au Salon de l’auto de Genève, le stand de Green Motion a notamment suscité un formidable engouement lors du dernier Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas. Elle y a noué plus de 200 contacts avec une trentaine de pays, dont 125 avec les États-Unis où, à la différence du président Trump, les États sont prêts à investir massivement dans les réseaux de recharge pour voitures électriques. L’offre de Green Motion est ici considérée comme hautement compétitive. Par ailleurs, des contacts ont aussi été pris en Inde avec le constructeur Tata. Une chose est sûre : étant donné l’exiguïté du marché suisse, c’est à l’international que Green Motion va désormais pouvoir s’épanouir en prônant sa qualité technologique.

La Suisse, avec à peine plus de 3 % de son parc automobile fonctionnant à l’électricité (entièrement ou hybride), est loin d’être un eldorado pour l’utilisation de cette alternative à l’énergie fossile. Mais lorsqu’on lui montre en exemple la Norvège où près d’une voiture sur trois est électrique ou hybride, François Randin rappelle que dans ce pays une telle proportion découle essentiellement de l’aide des pouvoirs publics, qui s’exprime sous forme d’exemption fiscale ainsi que par des tarifs de l’électricité particulièrement bas. « Hormis quelques initiatives locales, les aides financières pour passer à l’électrique sont pratiquement inexistantes dans notre pays, constate-t-il. C’est regrettable dans un sens, mais dans l’autre cela signifie que les automobilistes qui ont adopté cette énergie l’ont fait par conviction davantage que par opportunisme, ce qui à terme est probablement préférable. »