3 copyright www.lacote.ch/

VÉLO: LA PETITE REINE MET LE TRAFIC ROUTIER SOUS HAUTE TENSION

La petite reine n’a jamais aussi bien porté son nom. Jadis à Lausanne réservé à des pédaleurs forts en mollets, le vélo conquiert désormais chaque jour davantage l’espace urbain.


La petite reine n’a jamais aussi bien porté son nom. Jadis à Lausanne réservé à des pédaleurs forts en mollets, le vélo conquiert désormais chaque jour davantage l’espace urbain. La bicyclette tend à régner sans partage depuis la démocratisation de l’assistance par un moteur électrique, ce qui gomme le relief de la capitale vaudoise. La notion de mobilité douce à connotation écolo née d’une époque où seule la force musculaire entrait en jeu pour se déplacer sur deux roues s’en trouve cependant aigrie à la lumière des comportements de plus en plus téméraires de ces cyclistes d’une nouvelle espèce. La multiplication des bandes cyclables n’y change pour l’heure pas grand-chose si l’on se réfère à la statistique des accidents déclarés et les conflits entre utilisateurs du domaine public sont devenus quotidiens.

1 copyright static1.squarespace.com

On le surnommait « Fend la bise ». Haut perché sur son vélo mi-course, il dévalait chaque matin tête nue la route de Berne, nous devançant comme une flèche par la droite dans la file des voitures ralenties à l’entrée de Lausanne. On l’enviait, mais on frémissait pour lui. Un jour, on ne l’a plus vu. Il paraît qu’il a eu un accident. On espère que ce n’était pas trop grave. Tous les cyclistes qui roulent en ville ne sont pas comme lui. Il y a pire. Selon la statistique de la Police cantonale, toutes catégories et tous lieux confondus, ils ou elles sont sept à avoir perdu la vie l’an passé sur les routes vaudoises, contre un seul l’année précédente. On en a dénombré par ailleurs 72 qui se sont gravement blessés (49 en 2017), et 178 (173 en 2017) qui s’en sont sortis avec des blessures légères, sans compter tous les autres soignés sans qu’un constat d’accident n’ait été établi. Dans la plupart des cas, les victimes sont seules en cause.

Parmi les cyclistes, ceux utilisant un vélo motorisé sont particulièrement exposés. Selon une récente enquête du BPA menée au niveau national auprès de 4000 d’entre eux, environ un sur six a déjà chuté dans le trafic. Seuls 8 % des accidentés l’ont été lors d’une collision. Les plus menacés sont ceux qui roulent aussi en hiver et ceux qui utilisent ce type de vélo pour se rendre à leur travail. La glissade, notamment sur sol mouillé, est la cause la plus fréquente d’accident. Cette entrée en matière un peu effrayante est à la mesure du sentiment ressenti quotidiennement par les autres usagers de la route, automobilistes et piétons, face aux adeptes d’une mobilité pas si douce qu’on veut bien le dire. Le nombre des accidents suit celui des ventes, mais pas seulement.

2 copyright static.mycity.travel

UNE COHABITATION DÉLICATE

Jadis, pour faire du vélo en ville de Lausanne, il fallait être plutôt fort en mollets, fauché, privé de permis de conduire ou doté d’un caractère farouchement écolo et n’avoir pas froid aux yeux. D’abord parce que la topographie n’en fait pas un terrain de prédilection pour la petite reine. Ensuite parce que le partage de la chaussée avec les véhicules à moteur n’est pas un long fleuve tranquille.

Les choses ont changé depuis que la Commune a décidé de promouvoir massivement l’utilisation des deux-roues non motorisés pour désengorger la circulation et en apaiser les nuisances. Afin d’encourager et de sécuriser la transition du volant au guidon, les bandes cyclables, voire des itinéraires, ont proliféré. D’abord d’est ou ouest et réciproquement, afin de ne pas attaquer frontalement la dénivellation, ensuite dans tous les sens. Et s’il n’y en a pas encore tout au long de la route de Berne à l’entrée de Lausanne, cela ne saurait tarder. L’entrée en scène de la formule du « vélo-cargo », individuel ou en libre-service, complique la donne en raison de l’encombrement de ces deux-roues plus proches du triporteur que de la bicyclette.

Nous sommes loin cependant de l’idée lancée récemment à Zurich consistant à déclasser des tronçons de routes pour les réserver à la mobilité douce. Interrogé par « 24 heures » à ce sujet, l’ancien Municipal lausannois devenu Conseiller aux Etats Olivier Français avait répondu par un « pourquoi pas » à Ouchy… à condition avait-il ajouté de faire passer le trafic routier dans un tunnel, selon une vieille idée jadis évoquée à Lausanne.

Pour autant, une étude réalisée à l’Université de Lausanne et publiée sous le titre « Au travail à vélo » est enrichie de statistiques confirmant une cyclophilie relativement modeste à Lausanne en dépit de l’augmentation de la pratique du vélo en ville. Tandis que la moyenne nationale indique que 7 % des déplacements se font à vélo, cette proportion n’est que de 1,6 % à Lausanne, à des années-lumière de Bâle qui en compte 17,6 % mais évidemment avec une topographie sans rapport avec celle de la capitale vaudoise. Le récent rejet par la Cour constitutionnelle de l’affectation des recettes de stationnement à un fonds destiné à toutes les formes de mobilité a toutefois mis un coup de frein aux ambitions lausannoises en matière d’aménagements pour les cyclistes d’une manière générale, du moins dans l’immédiat. Les voies de circulation à travers la ville ne permettent guère l’aménagement de véritables couloirs en site propre réservés aux vélos comme c’est le cas dans les villes du nord de l’Europe. Les facilités mises en œuvre se sont donc concrétisées d’une autre manière, en accord avec une législation routière qui a évolué dans ce sens. On a vu apparaître la ligne d’arrêt avancée permettant aux cyclistes de se placer devant la file des voitures arrêtées à un feu rouge, ce qui, pour la petite histoire, était interdit il n’y a pas si longtemps au motif que cela était dangereux et ralentissait la circulation.

Puis ont été instaurés en 2016 les sens interdits ouverts aux vélos. En application d’un nouvel article de l’Ordonnance sur la signali- sation routière (OSR, art. 18 al. 5) stipulant que « si l’accès à une route est interdit par le signal OSR 2.02 – Accès interdit, l’autorité prévoit une exception pour les cycles et les cyclomoteurs, à moins que le manque de place ou d’autres raisons ne s’y opposent ». Un minuscule ajout sur le panneau de sens interdit en question avertit les autres usagers de cette particularité, et un marquage spécifique sur la chaussée est censé rappeler qu’on peut y rencontrer des vélos roulant dans le faux sens. Sur les 180 rues à sens unique recensées en ville de Lausanne, 80 contresens sont actuellement accessibles aux vélos circulant dans « le sens interdit ». Lausanne aimerait en créer bien sûr bien davantage encore.

Cette entorse à une règle que l’on considérait comme absolue n’est pas sans conséquences sur des comportements qui se jouent déjà notamment de la signalisation lumineuse. Force est d’admettre que l’amende d’ordre de 60 francs à laquelle s’expose un cycliste qui grille un feu relève d’un voeu pieux du législateur davantage que de la volonté de sanctionner. Tout comme d’ailleurs le catalogue de sanctions pourtant long comme le bras destiné à cadrer la mobilité douce qui enfreint les dispositions légales.

Les difficultés de la cohabitation des cyclistes avec les autres usagers de la voie publique suivraient leur bonhomme de chemin si elles ne s’étaient trouvées chamboulées par la déferlante des cycles dotés d’une motorisation électrique de plus en plus compacte et de plus en plus performante. En version légère, pleinement assimilée à un vélo, avec assistance au pédalage jusqu’à 25 km/h au maximum, ou en version rapide, jusqu’à 45 km/h, relevant alors des exigences légales propres à un cyclomoteur, la petite reine se rit désormais des rues pentues de la capitale vaudoise et se faufile partout. Surtout, elle a conquis de nouveaux utilisateurs qui ne seraient sans elle jamais passés à ce mode de locomotion. « Beaucoup le choisissent pour des raisons utilitaires », constate Julien, responsable de l’enseigne Veloland de Lausanne où le vélo électrique représente la majorité du chiffre d’affaires. « Ce sont des personnes qui délaissent le scooter ou la voiture pour se rendre à leur travail et passent à l’électrique, en majorité en version 25 km/h. »

4 copyright www.hrtoday.ch

LA STATISTIQUE EXPLOSE

L’association professionnelle Vélosuisse indique qu’un vélo vendu sur trois en 2018 était doté d’une assistance au pédalage. Elle observe qu’avec 110 000 unités commercialisées l’an passé, « un nouveau record de vente a été atteint. Il s’agit d’une augmentation phénoménale de 27 % ». Au niveau suisse, si les VTT électriques restent en tête en termes de croissance des ventes, celle des vélos électriques de route a crû de 15 % l’an passé et des villes comme Lausanne en sont le terrain de prédilection. Du côté des marchés de niche, celui des vélos-cargo a quadruplé pour atteindre 1649 unités.

Ces chiffres en constante augmentation contrastent avec le succès encore mitigé rencontré par les organisations de location de vélo en libre-service. Peut-être parce que même installées près des gares, elles ne peuvent garantir la disponibilité d’une monture électrique ou non à un utilisateur qui en aurait régulièrement besoin pour se rendre à son travail puisque tel est aujourd’hui l’usage le plus répandu. Mais aussi parce que le vélo, hormis une utilisation occasionnelle notamment dans le cadre touristique, est considéré comme un objet personnel.
Aucune formation n’est exigée avant de prendre le guidon d’un vélo électrique, or ce type de cycle est bien plus nerveux qu’on ne le pense. Cela surprend d’ailleurs souvent des cyclistes chevronnés qui passent à l’électrique. Seule la catégorie des 45 km/h, où le port du casque est obligatoire, est soumise à une immatriculation assortie d’une assurance RC spécifique. Des professionnels s’en inquiètent. Ils rappellent qu’un vélo électrique ne se manie pas comme un simple vélo, notamment parce qu’il est relativement lourd, ce qui implique une distance de freinage souvent sous-estimée. Cela d’autant plus que tant en version 25 km/h que 45 km/h, l’utilisateur se déplace souvent plus rapidement que le trafic routier en ville aux heures de pointe et qu’il pense pouvoir se faufiler entre les voitures avec autant de maniabilité qu’un vélo léger traditionnel.

MÉCANOS TRÈS RECHERCHÉS

Le boom du vélo d’une façon générale fait le bonheur des revendeurs spécialisés, mais il entraîne une pénurie de mécanos qualifiés capables de les maintenir en état, profession qui n’était jusqu’à peu guère choisie par les jeunes. Autant dire qu’il n’y a pas de chômage dans la branche. Sans ces connaisseurs, les clients sont mal accompagnés, ce qui peut leur faire prendre des risques en termes de sécurité. Chef d’atelier chez Veloland, François conseille par exemple aux clients de faire vérifier tous les trois mois l’usure des plaquettes de frein, particulièrement si l’on roule à Lausanne, au risque de devoir changer tout le système. Il ajoute que c’est aussi l’occasion d’effectuer une mise à jour du logiciel qui pilote le moteur, afin de bénéficier de performances qui ne cessent de s’améliorer.

Si on peut toujours se lancer seul dans le remplacement d’un pneu ou d’une chambre à air pour autant qu’il s’agisse de la roue avant, les sociétés d’assistance ont bien compris qu’existait là un nouveau marché. La nouvelle protection complète de dépannage et casco pour vélos traditionnels et électriques du TCS en est la démonstration la plus visible sur l’affichage sur la voie publique.